Niveau -4
Par Claire et Robert Belmas
Ce "jour"-là, je suis descendu au niveau moins quatre.
De suite, j’ai senti que c’était mal barré, surtout
quand je me suis cassé la gueule de cette putain d’échelle pourrie par la rouille.
Quand je me suis relevé, j’ai
entendu des glissements et des frôlements le long des murs du tunnel, dans les coins les plus sombres.
Des
pierres ont roulé.
J’avais le trouillomètre à zéro.
J’avais passé des heures à pédaler sur la dynamo pour charger
les accus de ma lampe de casque.
J’avais de la lumière pour un bout de temps.
Sans ça, un vrai suicide.
Je me suis retourné tout d’un coup vers l’entrée d’une galerie où j’avais entendu un bruit bizarre et j’ai
vu un drôle de truc qui s’est enfoncé dans un trou noir, à quatre pattes, mi-rampant, mi-galopant.
Ca
ressemblait plus des masses à un homme.
Faut dire que le niveau moins quatre a sale réputation.
Ce qui s’y
balade est encore plus tordu que les muts qu’on trouve au moins deux et même au moins trois.
Au niveau
moins un, c’est notre domaine à nous autres les humains.
Quand j’ai commencé à avancer dans le tunnel principal, le moral s’est pas amélioré.
J’avais
l’impression que des yeux m’observaient dans l’obscurité : Des yeux partout, même où y pouvait y’avoir
personne.
Quelle merde ! J’aurais pas eu mon flingue que j’aurais fait demi-tour à fond la caisse.
Mais de me
cramponner à la crosse de bois poli et au double canon d’acier, ça me calmait un peu les grelots.
En général, personne y descend, à ce niveau.
Trop pourri.
Trop de mauvaises rencontres.
Seulement, ce
jour-là, y z’avaient poussé à se foutre de ma gueule, à dire que j’étais bon à rien, trop con pour me trouver tout
seul à bouffer ou de quoi baiser.
Cal et Rob, mes frangins.
Le mut’ de la famille, qu’y m’ont appelé.
Alors j’ai
piqué un coup de colère et je suis descendu, mine de leur montrer ce que je sais faire.
Cal, Rob et moi, on est tous les trois les fils du Vieux, l’ancien chef de la tribu des humains.
Maintenant
que le Vieux est crevé, c’est Cal qui est le chef.
Parce que c’est l’aîné.
C’est une raison, ça ? Moi je trouve pas
que c’est une raison.
Avec ça qu’y passe son temps à nous promettre des catastrophes pas possibles.
Des
histoires sur une bête qui s’appelle Blasphème et qui va sortir de la mer pour nous faire notre fête.
Cal, y saurait même pas ce que c’est, la mer, si on avait pas retrouvé un morceau d’affiche d’avant la
grande déglingue.
C’était écrit : "Construisez votre résidence secondaire au bord de la mer.
"Eh ben, la mer, en
gros, c’est bleu et c’est de la flotte.
Vois pas comment un machin pourrait sortir de là-dedans.
Et surtout
comment y ferait pour venir nous chercher au niveau moins un, là où y paraît qu’autrefois y’avait des grosses
baraques qui roulaient sur des rails et qui transportaient des gens.
Enfin, tout ça c’est des idées à Cal.
Y les
pique dans le livre que le Vieux lui a refilé.
Rob, lui, y cherche pas à être le chef.
Y s’en fout.
Tout ce qui l’intéresse, c’est de construire des pièges
avec des trucs qui s’ouvrent et d’autres qui vous tombent sur la gueule sans crier gare.
Lui aussi, y trouve ça
dans un bouquin du Vieux.
C’est Cal qui lui a fourré cette idée dans la tête : "Faut fortifier le camp pour quand
est-ce que la Bête va nous tomber dessus, qu’on lui foute une bonne branlée.
"
Rob, y pense pas tellement à la Bête.
Y s’imagine qu’avec ses traquenards, y va choper un jour une
gonzesse chouette et bien roulée et qu’y lui fera expérimenter tous ses pièges.
Qu’y la fera tomber dans des
trous et qu’y lui enfoncera des pieux dans le cul.
Un dingue !
Le Vieux, il avait trois fils (nous, quoi) et trois bouquins.
Quand il a clamsé, y nous a donné un livre à
chacun.
Je le revois encore quand y m’a dit :
"T’es bien le plus con des trois, m’enfin prends toujours ça.
P’t’èt’ que tu pourras en tirer quèqu’chose.
"
Là-dessus, y s’est mis à gerber du sang, et dix minutes après, il avait claboté.
Eh ben moi, mon bouquin, je l’aime bien.
Je le trouve bien mieux que celui de Cal (la Bible, qu’y
s’appelle) où c’est plein de phrases tordues qui veulent rien dire et d’histoires à la noix comme celle de la Bête.
Quand je pense que cet enfoiré va chercher là-dedans chaque fois qu’y a un problème dans la tribu ! Moi,
j’appelle ça de l’intoxe.
Le bouquin de Rob, y serait déjà un peu plus marrant : y’a des dessins.
Pas terribles quand même.
En
noir et blanc avec plein de chiffres et de signes bizarres.
Sûr que ça non plus ça doit pas vouloir dire grandchose.
Le nom du bouquin, c’est "Manuel de l’ingénieur".
C’est de là que Rob sort ses plans pour bâtir ses
pièges.
Y peuvent bien raconter ce qu’y veulent, le plus chouette des trois livres, c’est le mien.
Avec plein
d’images en couleur et des phrases qu’on peut comprendre : "Vert : passez ! Orange : attention ! Rouge :
stop !" Ou bien : "Si le carrefour n’est pas protégé, la priorité est à droite !"
Ça c’est concret ! Ça, ça veut dire quelque chose ! On peut mener une tribu avec un bouquin comme ça !
Histoire de rester positif, je l’ai sorti de ma besace, j’ai déplié la feuille de plastique où qu’il est
Niveau -4
Page 1/4
http://www.
noosfere.
org/icarus/nouvelle.
asp?numnouvelle=1&type_texte=nou&pdf=1
04/11/2008
19:09:44
[Less]