L'Etranger de Camus
1 comments
0 distinctions
2 member(s) added it to their favorites
ajouté,
asile,
céleste,
concierge,
demandé,
directeur,
fallait,
heures,
jours,
main,
maman,
mère,
parlé,
pouvait,
presque,
temps,
yeux
L Etranger Albert CAMUS (19131960) Première partie Chapitre 1 Aujourd hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J ai reçu un télégramme de l asile: «Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C était peut-être hier. L asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d Alger. Je prendrai l autobus à deux heures et j arriverai dans l après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n avait pas l air content. Je lui ai même dit : «Ce n est pas de ma faute. » II n a pas répondu. J ai pensé alors que je n aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n avais pas à m excuser. C était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c est un peu comme si maman n était pas morte. Après l enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle. J ai pris l autobus à deux heures. II faisait très chaud. J ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m a dit: «On n a qu une mère. » Quand je suis parti, ils m ont accompagné à la porte. J étais un peu étourdi parce qu il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois. J ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l odeur d essence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j étais tassé contre un militaire qui m a souri et qui m a demandé si je venais de loin. J ai dit «oui» pour n avoir plus à parler. L asile est à deux kilomètres du village. J ai fait le chemin à pied. J ai voulu voir maman tout de suite. Mais le concierge m a dit qu il fallait que je rencontre le directeur. Comme il était occupé, j ai attendu un peu. Pendant tout ce temps, le concierge a parlé et ensuite, j ai vu le directeur : il m a reçu dans son bureau. C était un petit vieux, avec la Légion d honneur. Il m a regardé de ses yeux clairs. Puis il m a serré la main qu il a gardée si longtemps que je ne savais trop comment la retirer. Il a consulté un dossier et m a dit: «Mme Meursault est entrée ici il y a trois ans. Vous étiez son seul soutien. » J ai cru qu il me reprochait quelque chose et j ai commencé à lui expliquer. Mais il m a interrompu: «Vous n avez pas à vous justifier, mon cher enfant. J ai lu le dossier de votre mère. Vous ne pouviez subvenir à ses besoins. Il lui fallait une garde. Vos salaires sont modestes. Et tout compte fait, elle était plus heureuse ici. » J ai dit: «Oui, monsieur le Directeur. » Il a ajouté: «Vous savez, elle avait des amis, des gens de son âge. Elle pouvait partager avec eux des intérêts qui sont d un autre temps. Vous êtes jeune et elle devait s ennuyer avec vous. » C était vrai. Quand elle était à la maison, maman passait son temps à me suivre des yeux en silence. Dans les premiers jours où elle était à l asile, elle pleurait souvent Mais c était à cause de l habitude. Au bout de quelques mois, elle aurait pleuré si on l avait retirée de l asile. Toujours à cause de l habitude. C est un peu pour cela que dans la dernière année je n y suis presque plus allé. Et aussi parce que cela me prenait mon dimanche — sans compter l effort pour aller à l autobus, prendre des tickets et faire deux heures de route. Le directeur m a encore parlé. Mais je ne l écoutais presque plus. Puis il m a dit: «Je suppose